
Il faut, je crois, prendre la défense des dîners imparfaits. Ceux où le four trahit son office, où la sauce glisse de l'assiette avec la complicité d'un coude maladroit, où l'on ajoute une chaise dépareillée parce qu'un invité a eu la délicate audace de venir accompagné. Ces dîners-là, contre toute logique, sont précisément ceux dont on se souvient.
Les autres, les dîners parfaits, ordonnés, instagramables, s'effacent comme ils sont venus. On en garde une vague impression de réussite, comme un examen passé sans incident. Mais que reste-t-il à raconter, le surlendemain, d'une table où rien n'a échappé à l'hôte ? Rien, sinon qu'il a, sans doute, énormément peiné pour cela.
L'on remarquera que les époques qui se sont le plus soigneusement gardées du désordre - la cour de Versailles, les dîners cérémoniels de la IIIe République, certains intérieurs anglais d'autrefois — ont surtout laissé le souvenir d'un ennui distingué. Tandis que les grandes tablées de Mme de Sévigné, qui se concluaient parfois dans des éclats que la postérité a jugés convenables d'oublier, ces tablées-là, on les imagine encore, deux siècles après, avec un certain amusement.
C'est qu'il y a, dans l'imperfection, une forme de générosité que la perfection ignore. La table trop parfaite intimide ; nul n'ose y poser son verre, encore moins se resservir. On chuchote, on calcule ses gestes, on regarde l'hôte comme on regarderait une instituteur. La perfection met de la distance, et la distance, qui pourrait l'ignorer, est l'exact contraire de l'hospitalité.
À l'inverse, la table un peu débordante, un peu vivante, libère immédiatement les convives. Une goutte de vin sur la nappe, et chacun se sent autorisé à exister pleinement. La soirée peut alors devenir ce qu'elle promettait : une véritable rencontre, et non une représentation.
On nous a beaucoup vendu, ces dernières années, l'idée d'une élégance lisse, sans accroc, photographiable sous tous les angles. Cette élégance-là, faut-il le dire, n'en est pas une. La vraie élégance consiste à prendre soin sans en avoir l'air ; à dresser une belle table puis à laisser la soirée déborder ; à rire la première lorsque le plat se renverse, plutôt que d'en faire un drame intime.
Aussi notre vœu pour vos dîners est-il sans détour. Que les bougies coulent. Que quelqu'un renverse son verre. Que vous oubliiez le dessert au réfrigérateur jusqu'à ce que minuit le redécouvre. Que la conversation s'étire bien au-delà de l'heure prévue. Et que la nappe, surtout, garde quelques traces de tout cela!
The Host


